Bodypositivism·Militantisme

Dear skinny people…

Cher gens minces, s’il vous plaît, rendez vous compte de vos privilèges.

L’autre jour j’ai eu le malheur de tweeter « La MaIgRoPhObIe eXiStE » et ce message a déchaîné les foules. Aujourd’hui je viens encore affirmer cette sentence et vous montrer mes arguments. Oui la maigrophobie en tant que telle n’existe pas. Pourquoi ? Parce que la discrimination des personnes minces n’est pas systématique, bien au contraire. Le corps mince est glorifié par la société, c’est un idéal de beauté qui est imposé. Si on veut être belleau, il faut être mince. Alors non, je ne nie pas les moqueries que vous avez pu subir, loin de là. C’est votre vécu, et je ne voudrais pas l’invisibiliser.

Toutefois on ne peut pas parler de discrimination systémique contre les personnes minces ou maigres : vous ne subissez pas un refus de votre corps par la société, vous n’êtes pas marginalisés parce que vous êtes minces. Pour vous aider, on entend par discrimination systémique le processus qui produit et reproduit les places sociales inégalitaires en fonction de l’appartenance à une « classe », une « race », un « sexe », ou en fonction d’un poids (source : lmsi.net). On reconnaît donc qu’il existe des déséquilibres socio-économiques créés historiquement. Le corps gros face au corps mince fait partie de ces déséquilibres. Ces processus discriminatoires, qui sont alors complètement intégrés à la société sous-entendent donc que des individus seront inférieurs à d’autres à cause de leur poids, de leur morphologie, de leur origine, de leur couleur de peau, de leur genre, de leur sexualité, etc. Affirmer que la maigrophobie existe revient donc à affirmer que l’hétérophobie, que le racisme anti-blanc, ou je ne sais quel autre concept inventé par les privilégié.e.s, existent. Hors, ce n’est pas le cas.

Encore une fois, je ne cherche pas à invisibiliser votre vécu si vous avez été moqué.e à cause de votre poids alors que vous êtes mince. Toutes les moqueries liées à l’apparence, au mental, à la personnalité, ou je ne sais quoi encore, sont inadmissibles. Et je pense que si nous étions dans une société qui prônent l’acceptation de soi plutôt que de prôner un seul idéal de beauté, les moqueries seraient quasiment inexistantes. Toutefois toutes ces moqueries que vous avez subi font partie du body-shaming, et non pas de la maigrophobie ou de la minçophobie. N’allez pas vous inventez une lutte, je vous en prie, car vous êtes déjà privilégié.e.s.

Vous devez sûrement maintenant vous demandez pourquoi la grossophobie pourrait exister si la maigrophobie n’existe pas ? La grossophobie est un phénomène tellement intériorisé par la société que chacun des individus ne se rend plus forcément compte de ses actes, ses pensées ou ses paroles quand iels sont grossophobes. La grossophobie est un processus de rejet du corps gros que l’on peut rencontrer dans plein de domaines différents de la vie :

  • Le travail : selon le Défenseur des droits et l’Organisation Internationale du travail, 20% des demandeurs d’emplois en situation d’obésité et 5% des demandeurs en surpoids ont été discriminés à l’embauche (hommes et femmes confondus). Et le phénomène est encore plus fort chez les femmes : 34% des femmes obèses et 11% des femmes en surpoids qui sont en demande d’emploi ont été discriminées. Les hommes quant à eux, ce sont 25% des hommes obèses et 6% des hommes en surpoids qui sont discriminés à l’embauche. Ces chiffres, datant de 2016, soulèvent deux problèmes essentiels : les personnes grosses, en général, sont plus facilement exclus pour un boulot. Le deuxième problème concerne plus un soucis d’inégalités entre les hommes et les femmes, en plus d’être un problème de grossophobie, les pressions sociales concernant le physique sont plus importantes envers les femmes.
  • La vie publique : quand une personne grosse veut sortir, elle a régulièrement l’angoisse de « et si j’étais trop gros.se pour… ». Et si j’étais trop gros.se pour passer les barrières de sécurité du métro, et si j’étais trop gros.se pour les sièges avec accoudoirs de ce café, et si j’étais trop gros.se pour les sièges de ce bus, et si j’étais trop gros.se pour cette attraction. Les personnes grosses font constamment face à un monde qui n’est pas adapté à leur morphologie. Et pourtant, elles composent tout de même environ 20% de la population. Alors pourquoi les équipements de la société ne peuvent pas s’adapter à elles ? Pourquoi une grande partie des cafés optent pour des sièges à accoudoir où les gros.ses ne pourront pas rentrer leurs fesses ou dans le cas où elles pourraient ces accoudoirs leurs scieraient les cuisses ? Pourquoi certaines compagnies aériennes font payer un siège de plus sous prétexte qu’une personne est grosse ? Toutes ces questions que ce sont déjà posé les gros.ses sont le résultat d’une société qui ne s’adaptent pas à ses individus alors que ce sont ces mêmes individus qui la composent. En niant le corps gros, notre société s’imagine peut-être qu’elle effacera ce problème qu’est l’obésité ?
  • Les soins et le corps médical : être gros.se c’est aussi faire face à des violences médicales (qu’elles soient physiques ou bien mentales) et voir tous ses problèmes toujours rapportés au poids. « Oh vous êtes enrhumés ? C’est à cause de votre poids, et si vous alliez voir un nutritionniste ? ». Je ne suis pas médecin, et pourtant je sais bien que si j’ai attrapé froid ce n’est pas à cause de mes kilos en trop. De plus, les agents de soin ne sont pas formés à s’occuper d’un corps gros. C’est pourquoi on retrouve régulièrement des témoignages de femmes enceintes et grosses, par exemple, qui se retrouvent avec des bleus et des douleurs infernales après une échographie, parce que la personne chargée de faire cette échographie a énormément appuyé sur le ventre. « Vous comprenez avec toute votre graisse je suis obligée de vous faire mal. ». Alors peut-on savoir pourquoi des médecins arrivent à nous soigner sans nous faire de mal ? Ce n’est pas parce que nous sommes gros.ses que nous méritons de souffrir. D’ailleurs le G.R.O.S (Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids) propose  un annuaire de praticiens safes un peu partout en France.
  • La nourriture : à chaque fois que l’on verra un.e gros.se manger une salade dans la rue on va se dire « tiens iel est au régime ». Quand un.e gros.se achète des croissants iel va avoir droit à des remarques du genre « Vous devriez faire attention, ce n’est pas bon pour vous ». Tout le monde se prétend diététicien et bon penseur quand il s’agit de l’alimentation des gros.ses. Nous ce qu’on demande c’est juste de pouvoir se nourrir en paix ! Laissez nous manger notre salade, si on a envie d’une salade, laissez nous manger nos croissants si on a envie de croissants. Et mêlez-vous de vos affaires. Jamais vous n’iriez dire à quelqu’un que vous ne connaissez pas, s’iel n’est pas gros.se, « oh, fait attention, ce n’est pas bon pour toi ». Arrêtez de vous prétendre nutritionniste de comptoir s’il vous plaît. Je pense qu’on est plus à même de savoir ce qui est bon pour nous, qu’une personne random qu’on ne connaît ni d’Ève, ni d’Adam.

Ces 4 points ne sont qu’un échantillon des discriminations que peuvent subir les personnes grosses. Si vous voulez en savoir plus vous pouvez toujours lire Gros n’est pas un gros mot de Daria Marx et Eva Perez-Bello (j’ai écrit un article ici à son sujet). Ce livre recense toutes les discriminations du quotidien auxquelles nous faisons face. C’est un ouvrage tout à fait judicieux pour s’instruire sur le sujet et prendre conscience de sa propre grossophobie. Oui parce qu’une personne ne peut réellement devenir consciente sur ce sujet qu’à partir du moment où elle réalise que ses gestes, ses pensées, ses actes sont grossophobes. J’ai été grossophobe, tu es grossophobe. C’est à nous tous d’agir pour changer ça, pour changer la société grossophobe et discriminante dans laquelle nous vivons.

Pour en revenir au sujet principal qu’est la « maigrophobie », ce terme, cette lutte, ce concept ne pourront réellement exister que quand les personnes maigres et minces auront vécu autant de discriminations que les personnes grosses. Vous n’êtes pas discriminés dans tous les domaines de la vie courante, vous ne subissez pas la pression que nous, les gro.ses, nous subissons. Selon la société, notre vie fait partie du domaine publique où tout le monde peut y mettre son grain de sel. Je ne suis pas d’accord avec ça, je lutte pour que nous puissions vivre en paix.

Je peux concevoir que vous ayez vécu des moqueries, mais je me permet d’avancer que ces moqueries sont des « cas à part ». Tous les minces ne subissent pas de moqueries pour leur poids, tous les minces n’ont pas de problèmes à s’insérer dans la société. Et encore pire que ça, le corps mince est glorifié par la société, c’est le seul idéal de beauté qui existe à l’heure actuelle. Mais toutes ces moqueries ne sont pas systématiques, personne n’exclue toutes les personnes maigres parce qu’elles sont maigres. Mais la société exclue et marginalise les personnes grosses à cause de leur poids. Pourquoi cette différence de traitement ? Elle est inacceptable. Et c’est ensemble que nous pouvons changer ça !

J’espère qu’avec l’avancement de tous ces arguments vous prendrez donc conscience que la maigrophobie n’existe pas, au même titre que le racisme anti-blanc ou que l’hétérophobie. Et si, malgré tout, vous pensez que c’est une lutte qui existe et qui a autant de légitimité que la grossophobie alors vous êtes grossophobe.

Alors s’il vous plaît, chères personnes minces, prenez conscience de vos privilèges. Et au lieu de vous inventer une lutte qui n’en vaut pas la peine, venez vous battre à nos côtés. Ensemble nous combattrons le body-shaming et la grossophobie.

(image d’en tête : Rachel Cateyes)

Sans titre 8

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9 commentaires sur “Dear skinny people…

  1. Hello, merci pour cet article je pense qu’il pourra en réveiller plus d’un sur la situation actuelle dans notre société.
    Je suis une « skinny » et je soutiens à 100% le changement de nos mentalité qui pense que la maigreur est un idéal.
    En revanche, j’aimerai que l’on comprenne aussi qu’être « skinny » n’est pas vu comme un privilège pour tous. Indépendamment des moqueries et du regard des autres, une personne ronde peut se sentir très bien dans son corps alors qu’une skinny non et vis versa. « Maigre » et « grosse » sont tous les 2 des mots péjoratifs et l’important dans cette lutte pour moi est que tout le monde puisse se sentir bien sans subir de jugement, qu’importe sa morphologie. Il n’y a pas lieu de privilégier une morphologie plus que l’autre.

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    1. Être mince est un privilège dans le sens où la société est faite pour les personnes minces. Et que du coup ça ne les discrimine pas. Comme j’ai dis dans l’article je ne nie pas les souffrances qu’ont vécu les gens, peu importe leur morphologie, je dis juste qu’il faut prendre conscience des privilèges que la société donne aux personnes minces. Je ne dis pas que ces privilèges sont quelque chose de voulu. Toutefois on ne pourra avancer bien dans la lutte contre les discriminations corporelles que si les privilégié.e.s (peu importe la lutte) prennent conscience qu’ils ont des privilèges et qu’ils ne les utilisent pas contre ceux qui en pâtissent déjà au quotidien.

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      1. Je pense que tu n’a pas compris le sens de mon commentaire qui rejoignait tes idées. Je comprends les pressions subites au quotidien, cependant je parlais d’un point de vu intérieur de ces personnes, indépendamment de la société.
        La société crée les privilégiés, le status des rondes et des minces change d’une génération a l’autre, je pense donc que ce n’est pas une solution de reconnaître « son privilège » puisqu’une discrimination sera automatiquement faite si une personne est privilégiée.
        La tolérance et l’ouverture d’esprit en revanche en est une.

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        1. Oui c’est pour ça que je dis que je ne nie surtout pas le vécu, les souffrances, etc des personnes.

          Justement, je pense qu’en reconnaissant son privilège on peut justement aider plus la cause qu’autre chose en évitant de perpétuer un schéma oppressif. Et si à l’inverse, à notre époque c’était les personnes minces qui subissaient des discriminations récurrentes je dirais également aux personnes grosses de reconnaître leurs privilèges face à ses situations. En fait, je parle de prendre conscience de ses privilèges dans le même sens où on l’entend pour le féminisme. Pour être un bon allié, je pense, il faut pouvoir réussir à se remettre en question : est-ce que ça ce ne serait pas discriminant ?
          La plupart du temps, depuis qu’on est petit on a intégré des comportements discriminants, et ce que je demande c’est que chacun d’entre nous se rende compte de ses privilèges par rapport à d’autres pour remettre en question ces fameux Comportements (qui peuvent nous sembler du premier abord tout à fait normal puisque totalement intégré à notre éducation, à la société, etc).

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    2. De plus, je ne vois pas le mot gros comme étant péjoratif (je ne parle pas pour le mot maigre je ne suis pas concernée). Au contraire, de base c’est juste un adjectif qualificatif comme grand, petit, joli, etc. C’est juste le sens et la signification qu’on lui a donné avec le temps qui l’a rendu péjoratif. C’est pour ça qu’une des mission de la lutte contre la grossophobie est de rendre neutres tous les adjectifs qui servent à désigner un corps gros. On ne veut plus que l’idée de gros soit une idée péjorative et dégradante. Un corps est gros, ok il n’y a rien de mal là dedans. Il faut le voir comme ça. Je pense que justement en pensant que c’est quelque chose de péjoratif ça continue dans l’idée que quelque chose de gros c’est forcément dégradant alors que bien au contraire. A une époque être gros c’était signe de richesse et de bonne santé, pourquoi maintenant cet adjectif a une mauvaise signification ?

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      1. Je suis bien d’accord qu’il ne devrait être péjoratif mais malheureusement il l’est de nos jours et les personnes concernées sont souvent heurtées tant pour « grosse » que pour « maigre ».
        Je suis passée par les 2 phases et dans les 2 cas Un discrimination est faites, c’est pour cela que je tiens à souligner qu’un privilège vu par quelqu’un n’est pas forcément vu comme tel par la personne concernée.

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        1. On est nombreux à vouloir se réapproprier ces mots dans le domaine militant body positive. C’est en se réappropriant ces mots qu’on les rendra moins « nocifs ». Dans mon article si j’ai utilisé le mot gros à plusieurs reprises (ou des synonymes) c’est parce que je me sens à l’aise avec. Pour ce qui est de l’utilisation du mot « maigre » je l’ai justement utilisé pour heurter, c’est un choix que j’assume.

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